Par Jessie MALET
Entre roman noir et drame psychologique, La peau des gens explore les zones grises de la justice et de la morale. À travers une procédure judiciaire troublante entre un assassin et une juge d’instruction, le récit interroge nos certitudes, nos failles et cette part d’humanité qui se cache derrière chaque crime.
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J’ai grandi auprès d’une mère très… angoissée, qui voyait des dangers à chaque coin de rue. J’ai appris très tôt à regarder autour de moi, à être attentive aux autres, à imaginer ce qui pourrait déraper — une formation accélérée, en quelque sorte. Pas étonnant, dès lors, que je sois aujourd’hui attirée par les romans noirs. Jusqu’à ma majorité, le seul endroit où je pouvais me rendre, a donc été la bibliothèque municipale, où je passais l’essentiel de mon temps libre. Et pourtant, je ne le regrette pas. J’y ai rencontré une foule de personnages qui m’ont émue, fait rire, poussée à penser hors des sentiers battus. Leurs personnalités fortes, parfois insolites, souvent marquées par la vie, ont constitué une matière précieuse, presque à l’origine de ce que j’avais envie d’écrire. J’ai commencé à écrire vers dix ans, et je n’ai jamais cessé. Poèmes, nouvelles, romans : mes tiroirs en sont pleins. J’ai des messages en moi, et l’écriture est le seul moyen de les faire exister. Ma vie professionnelle a débuté dans la rue, à sillonner les trottoirs à la rencontre de vies cabossées qui n’ont plus de « chez-eux ». Une expérience fondatrice, mais difficile : il faut ensuite rentrer chez soi en les laissant dans la rue. Alors je me suis tournée vers l’enseignement, avec le désir de transmettre un autre regard, une autre approche de celles et ceux que l’on appelle trop vite les « marginaux ». Aujourd’hui, je suis déléguée générale à l’inclusion et à la diversité, un poste qui fait écho à mon parcours. J’ai aussi élevé mon fils, il a seize ans aujourd’hui… jusqu’à ce qu’à cinquante ans, je reprenne des études de criminologie. J’y découvre un univers abrupt, parfois cruel, qui me donne l’élan de faire émerger La peau des gens. Ce récit est né d’un questionnement persistant sur le juste et l’injuste, sur les zones grises de la morale. À travers une procédure judiciaire autour d’un assassin et sa relation avec une juge d’instruction, j’interroge notre rapport à la justice — non seulement comme institution, mais comme construction humaine, sociale et intime. La procédure devient alors un théâtre d’affrontements où les personnages avancent mus par leurs contradictions, leurs blessures, leurs peurs et leurs convictions. Chacun porte une vérité subjective, une vision du monde façonnée par son histoire. L’institution judiciaire agit comme un miroir : elle révèle autant les mécanismes d’une société que le regard de ceux qui l’observent. Car derrière chaque crime, il y a une histoire singulière que la raison peine à saisir ;

Un procès s’ouvre. L’assassin a avoué. Quatre morts. Tout devrait être simple. Mais la magistrate en charge du dossier en décide autrement. Elle oriente, elle écarte, elle manipule — jusqu’à faire vaciller ce qui semblait acquis. Autour d’elle, chacun ajuste sa version. Témoins, experts, acteurs du dossier : personne ne ment vraiment, mais personne ne dit tout. Pendant l’audience, la véritable partie se joue ailleurs. Car derrière les vérités officielles, d’autres se construisent. Plus fragiles. Plus dangereuses. Et dans cette affaire, la question n’est pas de savoir qui a tué — mais pourquoi tout le monde a intérêt à ce que la vérité ne soit jamais complète. Dans cet engrenage parfaitement réglé, quelque chose déraille : qui manipule qui ? Qui conduit l’histoire — et qui se laisse conduire, sans le voir ?

« J’aime bien mon avocat, maître Bigot, c’est un type chouette. En tout cas, il sait écouter. En dépit de ce que j’ai pu faire, je ne vois jamais, dans ses expressions, apparaître les signes de la réprobation ou du dégoût. Ça me fait un bien fou, ça me rassure sur moi-même.
Mon avocat m’a expliqué que ma façon de répondre aux questions de la police était trop abrupte, trop crue, pas assez contrite. J’avoue que ça m’a laissé perplexe. A quoi s’attendaient-ils ? Que j’enjolive ? Que je raconte les faits en m’apitoyant sur le sort des salopards que j’ai liquidés ? Ce serait absurde.
Alors j’ai décidé de ne plus parler.
Mon avocat a essayé de me faire changer d’avis, mais je suis resté sur ma position. Plus un mot, tant pis pour eux !
Il m’a dit que je ne jouais pas pour mon camp en me taisant. En fait, je m’en fiche, je ne cherche pas à me disculper, mais le pauvre a tellement insisté pour que je trace par écrit toute mon histoire, que j’ai fini par céder. Mais écrire ne m’a pas convenu. Non, je préfère réserver l’écriture à la poésie à ce qui est beau, du coup j’ai accepté de m’enregistrer, parce que je l’aime bien, mon avocat. Il m’a confié un petit enregistreur et je dois dire que finalement, ça ne me déplait pas. Pas de question, pas d’interruption : je suis le seul maître du récit qui va suivre.
Tout ce que j'ai à dire va tenir là, dans ce petit boîtier. Et Dieu sait si j'en ai, des révélations à faire. Mais entre vous et moi..., êtes-vous absolument sûre d'avoir envie de tout entendre ? »

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